Des manifestations de masse contre la mort de George Floyd, un homme noir non armé décédé sous surveillance policière à Minneapolis, se sont propagées dans des dizaines de villes aux États-Unis et dans le reste du monde.

La Fondation Thomson Reuters a demandé à quatre Afro-Américains de différentes générations de réfléchir sur les manifestations actuelles et celles du passé.

Nous avons parlé avec Charles Person, 77 ans, un militant des droits civiques de premier plan qui, alors qu’il était adolescent, en 1961, a rejoint les 13 “Freedom Riders'’ lors d'un voyage à Jackson, au Mississippi, pour occuper des zones d'attente « réservées aux Blancs ».

Jackson, 55 ans, a participé aux émeutes de 1991 à Los Angeles, provoquées par le passage à tabac de Rodney King par la police.

Sa fille, Armonee Jackson, âgée de 22 ans, a récemment obtenu son diplôme de l'Arizona University et a mené une manifestation pour la première fois à Phoenix, en Arizona, après la mort de Floyd.

Chris Shelton, 48 ans, a participé à une manifestation pour la première fois à Indiana, en Indianapolis, la semaine dernière.

Avez-vous bon espoir que la mort de George Floyd apportera un réel changement ?

Jackson : Nous sommes en pleine pandémie. Tout le monde est chez soi, on ne peut pas sortir, et puis on voit cet homme (le policier) avec son genou sur le cou du gars (Floyd) pendant neuf minutes. Et on voit cet homme mourir sur la vidéo. Je pense que cela n’a pas mis en colère que les personnes noires, cela a mis en colère toutes les nationalités. Je pense que c'est ce qui a changé. Voilà le changement générationnel.

Armonee Jackson : Aujourd’hui, plus de gens sont sortis (dans la rue) parce qu'ils en ont assez. Trop c'est trop. Je crois fermement que ce qui se passe est révoltant et que notre communauté en a vraiment marre.

Person : Avec ce mouvement particulier, je pense que nous avons le sentiment que nous pouvons apporter les changements nécessaires. Le nombre rend plus fort. Regardez le nombre de gens (dans ces manifestations). Et la passion aussi. Beaucoup de gamins savent très bien pourquoi nous sommes ici et ils veulent voir les choses changer.

Mais pour opérer un changement permanent, les jeunes devront exercer leur droit de vote. Je pense que certains des enfants qui pensaient qu'il n'y avait aucune raison de voter, ont compris pourquoi c’est important. Ils doivent réaliser que l’on ne peut pas être indifférent au vote.

Jackson : Les États vont devoir faire des changements ... ou cette jeune génération va commencer à voter pour que ces maires et gouverneurs soient démis de leurs fonctions.

Pensez-vous que ces manifestations sont différentes des précédentes ?

Jackson : Notre génération ne défendait rien. On s'en fichait. Il n'y avait aucun message dans notre folie. On ne faisait que détruire des choses. Nos manifestations étaient différentes. Ce n'était vraiment pas quelque chose qui allait provoquer un changement.

Je respecte cette génération. Cette génération est totalement différente de la mienne. Ils ne vont pas seulement dans les quartiers du ghetto pour protester, ils vont dans les quartiers de la classe supérieure. Ils protestent là où se trouve l'argent. Ils le font de la bonne façon. Nous ne l'avons pas fait de la bonne façon.

Armonee : Il y a plus de gens en première ligne. Il y a plus de solidarité de la part des autres communautés.

Shelton : Nous nous parlons plus. J'ai beaucoup d'amis blancs et ils ont beaucoup de conversations difficiles et ils parlent par le biais de leurs propres groupes de pairs.

Armonee Jackson dirige une manifestation en Arizona, États-Unis, le 30 mai 2020.
Image : Michael Dunn

Quelle est votre vision du rôle de la non-violence dans les mouvements de manifestation ?

Person : Je me souviens des moments où j'ai été battu et attaqué par une foule. J’ai toujours des flashbacks. J'ai choisi la non-violence comme mode de vie.

Lorsque vous n'êtes pas violent, les gens voient votre souffrance. Ils voient votre dévotion et ont de l’empathie pour vous. Et de cette façon, vous développez des alliés. Et souvent, ces alliés ont de l'argent, de l'influence et parfois du pouvoir. Et c’est ce dont avez besoin pour influer sur le changement.

Armonee : Je considère qu'il est impératif de protester pacifiquement avec ma communauté, d'être solidaire de ma communauté comme moyen de mettre en œuvre le changement. Je me suis assurée que nous allions commencer pacifiquement, et que nous allions finir pacifiquement.

C’est quoi la suite ?

Person : La partie difficile commence maintenant. Maintenant que ces gars (trois policiers) ont été inculpés, notre système judiciaire est lent ... et les gens ont tendance à oublier si les choses traînent trop longtemps.

Et si vous obtenez un bon avocat, ils ont toutes sortes de tactiques, ils déplacent le lieu ou ils font quelque chose de légal qui rend les affaires difficiles à suivre, difficiles à traiter.

La partie difficile est de savoir comment accélérer les choses, les faire avancer et vous assurer que vous êtes dans votre bon droit à chaque étape. Et c'est ce à quoi je fais attention maintenant.

Shelton : Je suis fils de métayer. J'ai trois enfants et je ne veux pas qu'ils vivent dans un monde d'injustice sociale et subissent les préjugés auxquels j'ai dû faire face.

Cela doit vraiment s'arrêter. Il ne s'agit pas uniquement de brutalité policière. Les Afro-Américains demandent et supplient qu’on les entende depuis le jour où nous avons été libérés de l'esclavage.

Nos voix doivent être clairement entendues par nous-mêmes, nos amis, nos familles, nos dirigeants. Ce n'est plus acceptable et nous devons changer.

Armonee : Il est impératif que nous continuions à parler haut et fort. Je pense que si nous continuons à être déterminés, pacifiques, à rester solidaires et à avoir une liste de demandes, nous pourrons commencer à créer un changement systémique.