Lorsque je suis retournée au Cameroun, mi-mars, juste avant l’entrée en vigueur des mesures de confinement décidées par le gouvernement face au coronavirus (COVID-19), j’étais surtout inquiète pour le bien-être et la santé de ma famille. Mais pour mes cousins et d’autres proches de mon âge, les craintes tournaient plutôt autour de leur sécurité financière : allaient-ils être licenciés par leur employeur ? Pourraient-ils continuer à faire tourner leurs start-up malgré des rentrées limitées ? À s’occuper d’eux-mêmes et de leur famille, en particulier les travailleurs du secteur informel ?

Je m’adresse ici à la jeunesse d’Afrique : si l’avenir vous inquiète, sachez que vous n’êtes pas seul. Mais cette pandémie est aussi une occasion unique de redéfinir les stratégies face aux besoins urgents de changements économiques, sociaux, numériques et médicaux du continent et la manière dont nous les mettrons en œuvre — pour nous et pour les générations suivantes.

La deuxième table ronde organisée par la Région Afrique de la Banque mondiale et la Youth Alliance for Leadership and Development (YALDA) répondait très précisément à cette ambition. Le 13 juin dernier, plus de 300 jeunes et représentants de la société civile africains se sont réunis à distance pour discuter des conséquences économiques du coronavirus en Afrique et du soutien apporté par la Banque mondiale aux pays. Alors que les jeunes du monde entier vont être confrontés à de graves difficultés économiques (a), cette table ronde, dont l’objectif est de relayer les voix de la jeunesse africaine et, parallèlement, de susciter des réponses centrées sur la jeunesse, ne pouvait pas mieux tomber.

Il ne vous a probablement pas échappé que l’Afrique subsaharienne se dirige vers sa première récession depuis 25 ans. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour un continent où environ 70 % de la population a moins de 30 ans (a) ? C’est simple : ceux qui feront les frais de la crise sont les jeunes. Alors que les estimations tablent sur la perte d’environ 20 millions d’emplois en Afrique (a) à cause de la pandémie, les jeunes Africains courent plus de risques (a) de voir leur revenu disponible diminuer, d’être sous-employés ou privés de perspectives d’apprentissage et de formation professionnelle. Certes, nous sommes habitués au chômage des jeunes et aux difficultés qui en découlent. Mais, en accentuant ces problèmes, la pandémie les ramène au premier plan : il n’est plus question de les ignorer et c’est là où réside notre chance…

Nous, les jeunes d’Afrique, n’avons généralement pas notre place dans les instances dirigeantes de nos pays. Notre potentiel, nos passions sont souvent ignorés, nos voix étouffées et nos priorités négligées dans les budgets nationaux. Pourtant, cette crise mondiale démontre avec force que nous ne pouvons plus attendre que d’autres fassent le nécessaire pour nous donner les moyens de relever les défis auxquels nous sommes confrontés, qu’il s’agisse de l’emploi, de l’éducation, de la formation, de la santé ou du virage numérique. Diariétou Gaye, directrice de la stratégie et des opérations de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Est et australe, l’a parfaitement bien résumé lors de la table ronde : « je peux vous affirmer qu’il ne se passera jamais rien si vous restez les bras croisés en attendant que les autres agissent pour vous. »

Je tire mon chapeau à tous les jeunes Africains qui s’efforcent déjà, par tous les moyens, de réagir aux conséquences de la crise et de relever les autres défis de développement que la région connaît au quotidien. Alors imaginez un peu la force que nous aurions si, tous ensemble — et nous sommes au bas mot 226 millions d’individus — nous œuvrions de concert pour créer de nouveaux débouchés, de nouvelles entreprises et de nouveaux réseaux ? Si nous nous efforcions de trouver des solutions pour démanteler ou retourner en notre faveur les systèmes sociaux, économiques et politiques qui nous pénalisent ? Ou encore si, au lieu de vouloir nous conformer, nous collaborions pour créer nos propres espaces, conçus pour porter la voix de chacun d’entre nous sans discrimination, et en particulier celles des filles et des jeunes marginalisés ?

Depuis le début du confinement au Cameroun, plusieurs de mes amis en ont profité pour créer leur propre entreprise, proposant par exemple des services de livraison à domicile gratuits pour le personnel soignant et les orphelinats. Mes amis influents sur les médias sociaux utilisent ces outils pour préconiser le respect des règles de distanciation sociale et d’hygiène et suggèrent également des moyens de préserver sa santé mentale pendant ces temps difficiles. L’une de mes amies notamment est en train de démarrer son agro-entreprise pour promouvoir la production locale de denrées alimentaires et offrir du travail à des femmes et des jeunes des zones rurales dans tout le pays. Cette initiative fait écho à une remarque de Jeremy Riro, lauréat kényan du concours Blog4Dev 2016 de la Banque mondiale. Il a rappelé lors de la table ronde que les jeunes doivent absolument prendre part au développement de l’agriculture sur le continent. Un impératif qui prend tout son sens au vu des effets perturbateurs de la crise sur les chaînes de valeur agricoles partout en Afrique. Nous devons de toute urgence nous affranchir des importations de produits alimentaires et nourrir l’Afrique avec une production locale.

Nous, les jeunes Africains, devons comprendre que nous avons toute notre place pour assurer, chacun avec notre talent et nos projets spécifiques mis au service d’une passion collective, la transformation socio-économique de l’Afrique. Personne ne le fera pour nous. Cette table ronde m’a rappelé à quel point ce type de plateforme est essentiel et le rôle clé de réseaux comme l’alliance YALDA ou le blog Youth Transforming Africa pour faire émerger solidarité et créativité chez les jeunes Africains et veiller à que chacune et chacun d’entre nous se sente personnellement responsable du développement réussi de notre continent.

Si la pandémie de coronavirus a mis une fois de plus en lumière les injustices et les inégalités criantes dans nos sociétés, elle nous donne aussi l’occasion de réfléchir à ce qui compte pour nous. Nous aurions tort de gâcher cette occasion. Profitons-en pour revitaliser, recentrer, réorganiser et réinventer nos idées et bousculer le statu quo qui freine l’avènement d’une Afrique plus inclusive et résiliente.