CAMBRIDGE – Le Covid-19 va-t-il enfin conduire à la révolution technologique de l'enseignement supérieur nécessaire depuis si longtemps ? A travers le monde, le confinement soudain destiné à combattre la pandémie a contraint les universités à basculer vers le télé-enseignement. Bien que difficile pour les enseignants et les étudiants, cette transition brutale pourrait déboucher sur des avancées.

Priorities for the COVID-19 EconomyJOSEPH E. STIGLITZ highlights the macro and micro considerations that should drive policy responses to the pandemic-induced crisis.20Add to BookmarksPreviousNext

Comme beaucoup d'entreprises, les universités se débattent avec tous les problèmes liés à leur réouverture. Elles adoptent pour cela tout un éventail de stratégies ; ainsi l'université de Cambridge au Royaume-Uni a-t-elle annoncé que tous ses cours seront accessibles uniquement en ligne au moins jusqu'à l'été 2021. D'autres, dont l'université de Stanford, proposent une combinaison d'enseignement en présentiel et d'enseignement en ligne et elles allongent la durée de l'année universitaire, de manière à diminuer le nombre d'étudiants présents sur le campus.

Ne nous y trompons pas, sur le plan financier, le Covid-19 est un coup dur pour l'enseignement supérieur. Les dortoirs sont vides, de même que les stades, tandis que les étudiants réclament une réduction des frais de scolarité. Pour beaucoup d'universités, la chute de revenus due à la diminution du nombre d'étudiants étrangers (notamment les Chinois) va être difficile à combler et nombre d'instituts ou d'écoles supérieures de petite taille et aux moyens financiers restreints pourraient mettre la clé sous la porte.

Même les plus grandes universités ne sont pas à l'abri. L'université du Michigan prévoit que ses pertes pourraient atteindre jusqu'à un milliard de dollars à la fin de l'année, et l'université de Harvard prévoit un manque à gagner de 750 milliards de dollars pour l'année prochaine.

La crise provoquée par la pandémie pourrait-elle susciter une révolution technologique dans l'enseignement universitaire, au bénéfice du plus grand nombre d'étudiants et accompagnée d'une baisse des coûts ? La réponse dépendra en partie de l'attitude des universités : une fois la pandémie passée, vont-elles rejeter les outils technologiques ou au contraire chercher à les utiliser au mieux ? Etant donné l'importance des interactions professeurs-étudiants, que ce soit dans la salle de classe ou en dehors, maîtriser au mieux la technologie constitue un défi de taille.

Quand j'étais étudiant il y a une quarantaine d'années, j'étais convaincu que la vidéo (la technologie du moment) allait transformer l'enseignement universitaire). Je me demandais pourquoi les étudiants à travers le monde ne pourraient pas bénéficier des meilleurs enseignants et des meilleurs manuels, d'autant qu'un cours magistral en présentiel pour 200 étudiants, voire plus, n'offre guère d'occasions de contacts personnels avec l'enseignant. C'est une chance formidable que d'assister à un cours passionnant, mais un cours enregistré de qualité est préférable à un cours médiocre en amphi. Je n'envisageais pas des cours enregistrés pour des petits groupes (bien que l'on puisse y avoir recours aussi dans ce cadre-là). Les professeurs continueraient à distribuer du matériel de cours et à répondre aux questions et l'enseignement en présentiel conserverait un rôle important.

Pourtant en 40 ans le progrès a été limité. Cela tient probablement à la gouvernance universitaire : les enseignants sont à la tête de ces institutions et peu d'entre eux sont disposés à choisir une voie qui se traduirait par une diminution de leur nombre. Les professeurs craignent sans doute que des cours enregistrés rendent plus difficile la recherche d'emploi dans l'enseignement pour leurs étudiants. Ces derniers, avec toute leur énergie et leurs idées nouvelles, sont un moteur pour la recherche.

Du fait de l'évolution démographique, depuis longtemps la pression est à la baisse pour l'inscription dans les universités. Même si la demande reste forte dans certains secteurs (l'informatique par exemple), dans beaucoup d'autres la diminution du nombre d'étudiants accroît la résistance à l'introduction de technologies conduisant à une réduction du personnel.

Cependant, le plus grand obstacle tient sans doute au coût élevé de la production de cours enregistrés de qualité aussi appréciés par les étudiants que les cours en présentiel. Produire ne serait-ce qu'un seul cours de ce genre pour une consommation de masse nécessite un temps considérable et constitue une entreprise risquée. Et comme un cours enregistré peut être facilement copié, il pourrait s'avérer difficile de le commercialiser à un prix suffisant pour couvrir son coût de production. Une pléthore de start-up dans le secteur de l'éducation (dont beaucoup sont installées dans la région de Boston où je vis) s'emploient à résoudre ces problèmes, mais à ce jour sans effet majeur sur le système.

En ce qui concerne les USA, il serait peut-être préférable que ce soit l'Etat fédéral qui finance la création de cours de premier cycle enregistrés ou en ligne dans certains domaines (il pourrait en être de même avec l'enseignement destiné aux adultes). Des cours de base en ligne sur des sujets apolitiques comme les maths, l'informatique ou la comptabilité devraient être prioritaires pour ce financement fédéral.

Beaucoup d'autres disciplines universitaires (dont la mienne) ont un grand potentiel de développement en ligne. Le candidat démocrate à l'élection présidentielle, Joe Biden, est désormais en faveur de la gratuité des premières années universitaires, ce qui répond à l'attente de certains enseignants. Mais plutôt que d'étendre le systéme universitaire déjà en place, et compte du fait que cela aiderait des adultes de tout âge, il serait peut-être plus équitable et efficace de financer l'apprentissage en ligne.

L'éducation supérieure permet aux étudiants d'acquérir des compétences essentielles, elle améliore leur compréhension du monde, les aide à avoir une vie plus riche et mieux remplie, et espérons-le, il fait d'eux de meilleurs citoyens. Ceci dit, il n'y a aucune raison de croire que l'organisation de l'enseignement supérieur, notamment l'acquisition de nouvelles compétences et le développement tant social qu'intellectuel, doive rester immuable. Il faut que les étudiants doivent se réunissent, mais pas nécessairement tout le temps.

Pratiquement tout le monde est d'accord pour dire que l'un des meilleurs moyens de combattre les inégalités et d'évoluer vers une société plus équitable et plus productive consiste à élargir l'accès à l'enseignement supérieur. C'est aussi essentiel dans un monde où la technologie et la mondialisation (voire même la démondialisation) exigent une grande capacité d'adaptation et parfois une reconversion professionnelle pour répondre aux besoins du marché du travail.

La crise engendrée par le Covid-19 va très probablement bouleverser radicalement notre environnement économique. Ne craignons pas ce bouleversement, car la pandémie pourrait catalyser une transition vers un enseignement supérieur plus ouvert et de meilleure qualité.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz