Le bilan de la pandémie de COVID-19 a atteint plus d’un million de morts dans le monde au mois d’octobre. Et le nombre de personnes infectées dépasse les 35 millions. Les pauvres sont les plus affectés : selon les dernières estimations de la Banque mondiale, publiées dans le Rapport 2020 sur la pauvreté et la prospérité partagée, l’extrême pauvreté dans le monde va augmenter cette année — pour la première fois en une génération.

Rien qu'en 2020, la pandémie pourrait entraîner entre 88 et 115 millions de personnes supplémentaires dans l'extrême pauvreté, marquant le pire revers jamais enregistré dans notre lutte pour mettre fin à la pauvreté. Sans compter que les plus pauvres ne sont pas les seules victimes de la pandémie : le confinement, la cessation brutale de l’activité dans de nombreux secteurs et les freins à la mobilité ont eu des conséquences bien plus larges que les précédentes crises. Les « nouveaux pauvres » ont plus de probabilité d’appartenir aux populations urbaines et instruites et travaillant dans une économie informelle de services et dans l’industrie, plutôt que dans l’agriculture. Les pays à revenu intermédiaire seront particulièrement touchés. Les femmes aussi sont plus exposées, puisque le risque de perte d’emploi est deux fois supérieur que chez les hommes. Ce sont elles par ailleurs qui assument l’essentiel des responsabilités familiales pendant le confinement et qui tendent à « sauter des repas » pour compenser la baisse des revenus du ménage.

Le rapport revient également sur les trois facteurs (les fameux 3 « C ») à l’origine de cette évolution défavorable : le dernier en date, le coronavirus, y est certes pour beaucoup, mais c’est aussi le cas des conflits et du changement climatique, qui ralentissent depuis des années la lutte contre la pauvreté et qui, faute d’être pris à bras le corps, compromettront les efforts engagés pour atteindre notre objectif de 2030. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord par exemple, les taux d’extrême pauvreté ont pratiquement doublé entre 2013 et 2015, puis à nouveau entre 2015 et 2018, attisés par les conflits en Syrie et au Yémen. Pour mémoire, 37 États fragiles et en conflit abritent 10 % de la population mondiale mais 40 % des pauvres. Si rien n’est fait, le changement climatique pourrait plonger dans la pauvreté entre 68 et 132 millions de personnes d’ici 2030, la menace étant particulièrement sévère en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Ces « points chauds » concentrent aujourd’hui la majorité des pauvres du monde.

Cet état des lieux factuel dresse un tableau terrible de la situation et révèle l’ampleur des enjeux, mais il définit aussi des axes privilégiés pour engager des actions rapides et significatives au secours des centaines de millions d’individus les plus démunis. Mettons-nous quelques instants dans la peau de Shona Banu Begum : cette Bangladaise de 55 ans vit avec son fils, sa belle-fille et leurs deux enfants. Son fils ne pouvant pas effectuer de travail pénible à cause d’une affection cardiaque, elle travaillait dans une briqueterie. Mais la pandémie et un récent cyclone lui ont ôté toute perspective d’emploi de sorte que la famille peine à joindre les deux bouts.

Ou dans celle de M’Balu Tucker, une étudiante de 17 ans originaire d’un village de Sierra Leone. Dans ce pays qui sort d’un conflit, elle fait partie d’un programme d’accompagnement financé par IFC pour apprendre aux filles un métier — la fabrication du savon — et pour protéger les communautés du coronavirus. « Je veux travailler dans une banque plus tard, pour pouvoir aider ma famille. Je veux faire en sorte que l’argent coule à flots dans mon pays et vienne en aide à mes compatriotes », explique-t-elle. Nous devons tous travailler ensemble pour permettre à des étudiants comme elle d’exprimer leur potentiel et de contribuer au redressement de leurs communautés.

Notre réponse à cette crise va déterminer directement le quotidien de personnes comme Shona Banu Begum, M’Balu Tucker et des millions d’autres dans le monde. Certes, cette pandémie nous plonge dans une situation totalement inédite, mais nous savons d’expérience que la coopération et la concertation nous permettent de résoudre des crises apparemment insolubles. Le recul constant de l’extrême pauvreté depuis 25 ans illustre bien ce que la communauté internationale peut obtenir en agissant de concert.

Face à cette concomitance exceptionnelle de défis — le coronavirus, les conflits et le changement climatique — la première de nos priorités consiste à sauver des vies et rétablir les moyens de subsistance. Un certain nombre de politiques œuvrent déjà en ce sens. Je pense notamment aux systèmes de protection sociale : plus de 55 pays, dont le Brésil et l’Indonésie, ont étendu la couverture de leurs programmes de transferts monétaires. Ailleurs, nous pouvons aider les gouvernements à adapter la riposte à leurs besoins spécifiques. En Haïti par exemple, la Banque mondiale a apporté des financements pour renforcer les capacités de tests et de traitement et, parallèlement, préserver la production agricole afin de conjurer l’insécurité alimentaire.

Mais pour favoriser une reprise résiliente pour tous, la communauté internationale doit également s’attaquer aux défis de développement systémiques . Si l’ampleur de la tâche a de quoi nous rendre modestes, d’autant que l’évolution de la situation est éminemment incertaine, nous devons aller de l’avant, envers et contre tout, en nous appuyant sur des stratégies flexibles et adaptables et en corrigeant au besoin le tir. C’est la philosophie adoptée par la Banque mondiale.

Le Rapport 2020 sur la pauvreté et la prospérité partagée propose un examen factuel de la situation par pays et par région, en mettant en évidence les domaines d’action prioritaires, adaptés à chaque contexte national et régional. Nous avons su réagir vite et vigoureusement, en apportant des financements et des conseils pour élaborer la riposte dans nos pays clients et monter des programmes d’aide sanitaire d’urgence et de soutien à l’économie. Nous avons retiré de cette expérience quatre leçons connexes qui pourraient informer et accélérer notre riposte collective — Banque mondiale, gouvernements, partenaires et parties prenantes — et nous permettre d’aller de l’avant.

1.Apprendre « sur le tas » et améliorer les données : face à l’incertitude installée par la pandémie de COVID-19, les gouvernements et leurs partenaires doivent identifier rapidement les réponses les plus efficaces et les déployer à grande échelle. Les gouvernements doivent apprendre « sur le tas » et partager les résultats à mesure qu’ils sont obtenus en collectant, archivant et partageant ouvertement les données. Cela permet de renforcer la confiance de la population et d’étayer l’innovation et la mise en œuvre de politiques solides. La publication de données de qualité est toujours cruciale, surtout en période de crise. C’est aussi un moyen d’identifier plus finement les bénéficiaires, de déployer des programmes adaptés aux groupes vulnérables (les femmes notamment) et de vérifier leur efficacité.

2.Rapprocher les résultats des aspirations : on observe trop souvent un écart important entre les politiques telles qu'elles sont formulées et leur mise en pratique, et donc entre les attentes des citoyens et la situation qu'ils vivent au quotidien. En plus d’élaborer des politiques adaptées, il faut renforcer les capacités de l’administration à les mettre en œuvre. Les mesures de protection sociale sont ainsi l’occasion de renforcer et d’adapter le système social afin d’anticiper la prochaine crise (au lieu de simplement gérer l’urgence actuelle) et d’améliorer les modes de prestation, à l’image des paiements dématérialisés.

3.Investir dans la préparation et la prévention : la pandémie de COVID-19, les conflits et le changement climatique soulignent clairement la nécessité d’investir dans un système global de préparation et de prévention dans chaque pays et à l’échelle internationale. J’en veux pour preuve la réussite du système d’alerte aux tsunamis dans l’océan Indien, qui coordonne désormais les centres d’alerte de cinq pays (Australie, Inde, Indonésie, Malaisie et Thaïlande) créés de manière unilatérale après la catastrophe de 2004. Et grâce aux enseignements tirés de l’épidémie Ebola, qui ont souligné l’importance de la coopération régionale — avec notamment le programme de renforcement des systèmes régionaux de surveillance des maladies pour l’Afrique de l’Ouest et centrale (REDISSE) et le projet de réseau de laboratoires de santé publique en Afrique de l’Est — le continent africain est mieux armé face à la pandémie de COVID-19.

4.Renforcer la coopération et la coordination : pendant une crise, la coopération et la coordination sont essentielles pour maintenir la solidarité dans les zones touchées et faire en sorte que les décisions prises par le gouvernement soient acceptées et acceptables. Comme l’a bien montré la diversité des réponses nationales apportées face à la pandémie, la coopération et la coordination jouent un rôle clé pour garantir le déclenchement d’une action collective décisive dès l’apparition d’une crise. Cette coordination et cette coopération doivent se manifester entre partenaires du développement et autorités du pays concerné ; à tous les échelons du gouvernement d’un pays (du niveau national au local) ; et dans l’ensemble de la société, en associant acteurs publics et non gouvernementaux : secteur privé, société civile et organisations communautaires.

Pour Shona Banu Begum, pour M’Balu Tucker et pour des millions d’autres personnes, nous sommes déterminés à agir vite et vigoureusement afin d’aider les pays à sauver des vies, protéger les moyens de subsistance, consentir les efforts nécessaires à une reprise résiliente et remettre sur les rails leurs programmes de développement.