Au début de l'année 2020, lorsque le monde découvrait les conséquences mortelles du nouveau coronavirus (COVID-19), j'ai consulté des collègues de la Banque mondiale qui avaient travaillé sur de précédentes épidémies pour savoir quels enseignements nous pourrions en tirer et mettre en pratique cette fois-ci. Tous m'ont mis en garde contre deux grands risques : premièrement, sous-estimer le coût des pandémies et, deuxièmement, retomber dans le cycle classique de panique et de laisser-aller avant que des mesures pertinentes soient prises pour remédier aux causes profondes de la crise. Nos échanges m'ont amené à conclure qu'il était grand temps d'investir dans des systèmes alimentaires sains pour un monde plus sûr, car de nombreuses maladies émergentes apparaissent à la croisée des chemins entre l'homme, le bétail et la faune sauvage, avec des conséquences désastreuses.

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Il est clair que mes collègues avaient raison sur les coûts massifs et croissants des épidémies. L'ampleur des effets de la pandémie non seulement valide les résultats des évaluations précédentes, mais elle met également en lumière les coûts entraînés par l'absence d'actions beaucoup plus précoces. Les études de la Banque mondiale sur la résistance aux antimicrobiens, les maladies d'origine alimentaire et les épidémies attirent régulièrement l'attention des décideurs, car les coûts associés à ces problèmes sanitaires se chiffrent en milliards, voire en milliers de milliards de dollars. Des scientifiques ont calculé que les pertes découlant d’une pandémie grippale représenteraient environ 500 milliards de dollars par an (a), soit 0,6 % du revenu mondial (et autant que les pertes dues au réchauffement climatique selon les travaux du GIEC). À l’heure de la mondialisation, de telles estimations semblent même en deçà de la réalité. La Plateforme d'action COVID-19 mise en place par le Forum économique mondial a récemment estimé que le coût de la lutte contre le coronavirus était 500 fois plus élevé que celui des mesures de prévention des pandémies (a). Certains anticipent même que l'économie mondiale pourrait perdre jusqu'à 21 000 milliards de dollars rien qu'en 2020 (a).

Si le coût énorme de la COVID-19 attire davantage l'attention que celui des précédentes pandémies d'origine animale telles que la grippe porcine de 2009, la grippe aviaire de 2004 et même le SRAS (dont nous pensons qu'il est dû aux chauves-souris), cela ne signifie pas nécessairement que les décideurs soient aujourd'hui motivés ou en capacité d'agir. La réponse aux crises est toujours plus pressante que la prévention, surtout lorsque les capacités sanitaires mondiales sont encore démesurément sollicitées. En outre, les dirigeants sont rarement récompensés pour avoir évité des catastrophes : le monde s'est peut-être bercé d'illusions après les premières mesures efficaces de lutte contre la grippe aviaire (a), en 2005-2006. Ainsi, le soutien à la lutte contre les zoonoses et à la préparation aux pandémies n'a pas été pérennisé. La Banque mondiale a cessé de suivre et de rendre compte de ses projets de contrôle et de prévention de la grippe aviaire en 2010, et les financements de nouvelles interventions ont pratiquement disparu.

Aujourd'hui, l'approche « Une santé » (a), qui part du principe que la santé animale, humaine et environnementale sont interconnectées, suscite un regain d'intérêt en Inde, en Chine et dans bien d'autres pays.

Dans le cadre de son action contre la pandémie de COVID-19, la Banque mondiale fournit des financements destinés, d'une part, à renforcer la capacité de veille sanitaire des pays, et d'autre part, à améliorer les protocoles de partage des connaissances entre les organismes concernés.

Jusqu'à présent, environ 220 millions de dollars ont été engagés au profit d'activités menées cette année dans 13 pays selon cette approche unifiée de la santé. C'est toutefois loin d'être suffisant, surtout au regard de l'augmentation de la fréquence des pandémies observée ces dernières décennies.

À l'évidence, il reste encore beaucoup à faire. Les investissements actuels des gouvernements, de la Banque mondiale et de ses partenaires sont bien inférieurs aux 3,4 milliards de dollars par an qui seraient indispensables pour mettre sur pied et appliquer des mécanismes efficaces de prévention et de contrôle des zoonoses dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Et il ne sera pas facile de mobiliser les fonds nécessaires. Sachant que le coût de la lutte contre la pandémie en cours est colossal, il est également probable que les investissements dans la prévention et la préparation seront mis de côté, aussi pertinents soient-ils. En 2012, la Banque mondiale avait chiffré la rentabilité d’une bonne prévention des épidémies à 86 % par an. Néanmoins, les arguments qui plaident pour des rendements extrêmement intéressants mais à un horizon lointain risquent de ne pas avoir beaucoup de poids aux yeux de gouvernements qui se consacrent tout entiers aux urgences du présent.

Pour sortir de cette impasse et ne pas réitérer nos échecs collectifs passés, nous devons repenser notre approche des zoonoses.

La bonne nouvelle, c'est que les solutions sont entre nos mains : puisque ces maladies résultent pour la plupart de l'activité humaine, ainsi que des interactions des hommes avec les animaux et l'environnement, nous détenons aussi les clés de la prévention. La nécessité d’investir dans une approche unifiée de la santé commence à susciter une mobilisation au plus haut niveau. Ainsi la semaine dernière, l'Allemagne est devenue le premier pays donateur de Food Systems 2030 (a), un nouveau fonds fiduciaire de la Banque mondiale visant à transformer les systèmes alimentaires pour améliorer la santé des populations, de la planète et des économies.

Par ailleurs, la Banque mondiale lance un nouveau chantier d'analyse et de conseil pour mieux appréhender la complexité posée par la mise en œuvre de l’approche « Une santé » tant sur le plan des financements que sur celui des institutions et de l’économie politique. Notre objectif est de mettre en place une structure de financement qui fournisse un soutien durable aux interventions de prévention et de préparation contre les zoonoses dans le monde entier. C'est là une tâche prioritaire, qui ne fait que commencer. Nous vous invitons à vous joindre à nous en nous faisant part de vos observations ou questions ci-dessous. Nous avons besoin de tous les talents pour avancer et rester concentrés sur cette tâche. Pour faire en sorte que plus jamais une crise comme celle de la COVID-19 ne se reproduise, avec son lot tragique de contaminations et de décès, mais aussi de populations affaiblies et appauvries.