49% des salariés français en télétravail à 100% sont en détresse psychologique, selon une étude d'Empreinte Humaine, un cabinet franco-canadien.© Getty images

"J'avais des crises d'angoisse, des idées noires... J'ai même pensé que je souffrirais moins si je sautais par la fenêtre", raconte Sandra. Cette mère de famille était responsable des ressources humaines et recrutait des professeurs remplaçants pour les établissements catholiques de Gironde jusqu'à cette année. Après avoir été déclarée inapte par son médecin et sans possibilité de reclassement dans son entreprise, elle est aujourd'hui en procédure de licenciement. Ses conditions de travail à distance, l'absence de frontières entre sa vie professionnelle et personnelle et le manque de communication avec sa hiérarchie ont contribué à la décourager jusqu'au burnout.

Mais Sandra n'est pas la seule à être au bout du rouleau. Selon le dernier baromètre d'Empreinte Humaine, un cabinet indépendant franco-canadien évaluant la qualité de vie au travail, 49% des salariés français en télétravail à 100% sont en détresse psychologique. Cette étude a été menée du 19 au 28 octobre sur un échantillon de 2004 actifs.

"Globalement, le télétravail est beaucoup moins bien vécu pendant ce reconfinement qu'il ne l'a été en mars", observe Virginie Bapt, psychothérapeute à Paris et auteure de "Ils ont vécu le Burnout". Elle explique : "Au printemps, le confinement était perçu comme un événement particulier, un effort collectif, c'était nouveau donc bien accepté. Mais cette nouvelle assignation à résidence déprime les gens, ils se retrouvent encore tout seuls, ne peuvent plus se projeter".

C'est pour cette raison que mi-novembre, le ministère du Travail a lancé le 0800 13 00 00, un numéro vert et gratuit mis à disposition des salariés de TPE et PME souffrant en télétravail. Le plus souvent, ces employés contactent la plateforme car ils ressentent "isolement, une perte de sens, de liens sociaux et une surcharge de travail", selon Clémentine Negro, attachée de presse à la Direction Générale du Travail (DGT). "Cette souffrance se manifeste par une anxiété très forte, de la consommation d’alcool, des troubles du sommeil ou encore des difficultés de concentration", complète-t-elle.

Surcharge de travail : '375 postes à pourvoir en deux semaines'

Pour Sandra, le fait que le télétravail ait été appliqué à la demande du gouvernement, et non proposé par les entreprises, a contribué à désorienter les managers et les salariés. La charge de travail de la jeune femme, qui avait presque doublé dès le début du confinement, a commencé peu à peu à l'angoisser. A mesure que le virus se propageait sur le territoire en mars, elle se devait de remplacer un nombre exponentiel d'enseignants absents pour suspicion de Covid-19. "D'autres ont été arrêtés car ils devenaient trop anxieux, pour burnout... Mes journées étaient bien remplies", se souvient-elle. D'août à septembre, Sandra est chargée de pourvoir 375 postes en l'espace de deux semaines... c'est la goutte d'eau.

L'expérience de Marie, 25 ans et responsable marketing dans une entreprise de luxe française, est en ce point similaire à celle de Sandra. Déçue par son secteur et la pression qu'elle a subie, elle est en arrêt maladie depuis un mois et envisage de se reconvertir. "Quand on est jeune et qu'on débute, on ne veut pas montrer qu'on galère, alors on a tendance à tout accepter".

Marie recevait mails, appels et notifications de son supérieur à des heures tardives et même pendant sa pause déjeuner. "Et puis au bout d'un moment, j'ai simplement arrêté de répondre, je n'osais même plus regarder mon écran". Sandra se souvient également d'une hiérarchie insistante, qui la contactait régulièrement pendant le confinement. "On me faisait culpabiliser si je ne rendais pas mon travail dans les temps. Parce qu'ils ne me faisaient pas confiance, mes supérieurs me relançaient souvent en visio, par téléphone et mail pour que je leur rende des comptes", souffle-t-elle, désabusée.

'Maman, est-ce qu'on peut mourir du télétravail ?

Quand on travaille chez soi, il est souvent difficile de ne pas mêler boulot et vie perso. Le 15 novembre, Vanessa, mère de deux enfants en bas âge, poste une vidéo sur Youtube. Financières en pleine cuisson au four, hochet et tétine sur le coin du bureau, ces images illustrent le quotidien de la jeune femme, qui tente d'allier télétravail et vie de famille. Si elle n'a pas fait de burnout, elle admet toutefois avoir eu des moments difficiles : "J’avais l’impression de tenir ma maison tout en travaillant. Et avec mes enfants, c'est toujours le bazar chez moi".

"Maintenant, avec le télétravail, il n’y a plus de différence entre le lieu de travail et le lieu de résidence. On se rend compte que les salariés ont énormément de difficultés à couper”, explique Jean-François Foucard, secrétaire confédéral de la CFE-CGC à Courrier Cadres. C'est aussi le cas de Laurence*. Cette maman de 45 ans, juriste au sein d'un établissement financier, regrette le bureau lumineux qu'elle a dû abandonner en novembre. Depuis le début du reconfinement, elle travaille sans relâche "sur la table de son salon", à défaut d'avoir un bureau. "Je m'occupais des enfants, je répondais à un mail, je lançais une machine, je l'étendais... Je n'avais plus une seconde à moi", déplore-t-elle.

Arrêtée pendant deux semaines par un médecin du travail, la juriste tente aujourd'hui de se remettre de son anxiété. Aller chercher son enfant à l'école constituait sa seule sortie de la journée, son seul bol d'air. C'est d'ailleurs ce dernier qui lui a permis de réaliser que ses heures supplémentaires empiétaient sur sa vie de famille. "Mon enfant me réclamait souvent de l'aide, je lui disais que j'étais au travail, que je n'avais pas le temps de répondre. Un jour, il m'a même demandé si on pouvait mourir du télétravail", raconte Laurence.

Mais c'est la solitude et le manque de contact humain qui l'ont poussée à bout. "On a l'impression d'être une machine sans âme derrière notre écran", regrette-t-elle. Pour elle, l'échange entre collaborateurs est fondamental et enrichissant. Ses pauses café au boulot, le vrai contact en face à face lui manquent terriblement. Elle espère retourner travailler dans les locaux de son entreprise le plus rapidement possible, mais n'a pas de date précise pour l'instant. "Être de retour au bureau serait comme une bouffée d'air pour moi. Même un jour par semaine m'irait", assure-t-elle.

Isolement et manque de reconnaissance

Ce sentiment d'isolement, Adeline le connaît trop bien. Développeuse web en Gironde, elle était seule chez elle lors du premier confinement. Sur le chat créé par son équipe, ses supérieurs ne semblaient pas enclins à communiquer. "Je tentais d'engager la conversation, proposais des séances de sport chaque semaine. J’essayais d’animer le chat. Mais ça ne fonctionnait pas. Mes patrons se contentaient d’un bonjour, bonne soirée, ou quittaient la discussion". Elle avait l'impression de n'avoir aucune reconnaissance de la part de sa hiérarchie, "je recevais des mails lorsqu’il y avait un bug, sans un bonjour, s'il te plaît ni merci".

Selon Virginie Bapt, le burnout se produit "quand le corps dit ce que le cerveau ne peut pas entendre". Il se traduit souvent par "un épuisement émotionnel, psychique", "une perte de motivation", "un grand sentiment d'isolement". "Mais le premier signe qui doit alerter, c'est l'insomnie : le cerveau n'arrive pas à lâcher prise", rappelle la psychothérapeute.

Anxiété, idées noires et manque de sommeil

Image : Ben Blennerhasset/Unsplash

Globalement, ces cinq employées ont ressenti une fatigue intense, une anxiété croissante, "un sentiment de culpabilité". Sandra, elle, fait état de troubles musculaires squelettiques : "Mon cou s'est bloqué à cause du stress, je ne pouvais plus conduire. J'ai dû suivre des séances de kiné". Quant à Adeline, elle ne "dormait plus, faisait du bruxisme (grincement des dents pendant la nuit) , était agressive", elle avait souvent des maux de ventre et "ne se reconnaissait plus".

Aujourd'hui, l'informaticienne est suivie par un psychothérapeute et respecte un programme qui lui impose une alimentation saine et un meilleur rythme de vie. Elle se promène et s'est découvert une passion pour l'écriture. Adeline en est sûre, elle ne compte pas reprendre son travail. Tandis que Marie envisage une reconversion, Laurence s'accroche à son emploi de juriste. "J'aime trop ce que je fais pour arrêter, je suis fière d'être dans mon entreprise", assure-t-elle, "tout ce que j'espère, c'est d'un jour pouvoir retravailler comme avant".