Napster nous a habitués depuis des années à du contenu gratuit sur internet. À cause de cela, nous sommes aujourd’hui soumis aux violations de nos données privées par la publicité en ligne, et les acceptons sans broncher.

Fondée en 1999, la plateforme musicale a permis à toute une génération de découvrir de la musique sur internet sans avoir besoin de carte de crédit. Cette expérience, conjuguée à la réticence d’autres secteurs (en particulier celui de la presse écrite) à reconnaître la menace d’internet à temps, a conduit à la prédominance du modèle de revenus basé sur la publicité, que nous tolérons aujourd’hui.

La célèbre scène de The Social Network dans laquelle Sean Parker, l’un des co-fondateurs de Napster interprété par Justin Timberlake, courtise Mark Zuckerberg et lui conseille de retirer le « The » du nom original The Facebook, a en réalité immortalisé une rencontre cruciale entre deux hommes ayant déterminé le futur de l’expérience internet moderne.

Les paywalls (ces verrous qui limitent l’accès aux contenus payants) et les abonnements sont des solutions raisonnables, mais ils doivent offrir une valeur ajoutée dans l’environnement médiatique actuel pour pouvoir être compétitifs. Or, le coût de ces plateformes basées sur la publicité est troublant. S’il est difficile d’attribuer les ingérences électorales et le harcèlement en ligne au modèle basé sur la publicité, la qualité médiocre du contenu en ligne est en revanche le résultat direct de tarifs publicitaires peu élevés.

Le plus intéressant est de comprendre à quel point ce modèle internet, basé sur la publicité, était prédéterminé. Comme nous l’avons dit, les bases de l’internet moderne ont été posées par des plateformes comme Napster, avant même l’apparition de Facebook ou Twitter. Par conséquent, le comportement des internautes ne pouvait prendre qu’une seule direction.

Sans cynisme aucun, peu importe le nombre de podcasts dans lesquels Jack Dorsey (le PDG de Twitter) se morfond, ou le nombre de fois où Mark Zuckerberg dorlote les négationnistes, leurs actions et leurs politiques sont prédéterminées par leurs modèles économiques. Là encore, le cadre qui sous-tend notre expérience internet est fixé. Nous devons tenir compte du fait que nous, les utilisateurs, sommes désormais des produits : nous sommes échangés sous forme de données contre des sommes d’argent. Et si la National Security Agency traque nos métadonnées, il faut bien reconnaître, à moins d’être conspirationniste, que c’est pour nous protéger.

Les entreprises privées qui achètent et vendent nos données sont telles des sangsues parasites qui prospèrent sur l’hôte de notre indifférence. Et si les inconvénients immédiats peuvent paraître peu problématiques, notre inquiétude est disproportionnée par rapport à la facilité avec laquelle il est par exemple possible d’annuler une carte de crédit compromise. Certains scénarios sont sombres même à court terme, surtout si l’on tient compte de la reconnaissance faciale et de la localisation physique.

Nous sommes peut-être à ce jour dans une période de transition, où les scénarios immédiats ne sont pas encore assez alarmants pour nous pousser à réagir (même le scandale Cambridge Analytica n’a soufflé qu’un petit vent d’inquiétude). À l’avenir, les choses vont sans doute prendre un tournant drastique, mais pour l’instant, il est difficile de dissocier les préoccupations relatives à la vie privée de la vanité, ce dont Twitter et TikTok se nourrissent.

Ce que les gens veulent en ce moment, c’est d’avoir le sentiment d’être en mesure de décider qui détient leurs données, et ce que ces derniers peuvent en faire. Mais tout cela est plus facile à dire qu’à faire. À cause des bases douteuses de ce système, les paramètres de confidentialité des plateformes sont conçus pour maximiser les revenus. Depuis les protestations du grand public, des modifications ont certainement été faites, mais rien de tout cela n’est suffisant : les plateformes proposant du contenu gratuit répondent à un besoin de transparence, tout en facilitant la collecte des données dont elles ont besoin pour être rentables.

Avec le temps, une nouvelle génération d’entrepreneurs devra remettre à plat ce que nous avons été conditionnés à accepter. Cette situation est un piège, et il est temps pour nous de nous en extirper.