CHRONIQUE - Rupture(s). Après la course de vitesse, place désormais au marathon. Durant l’été et l’automne dernier, grandes puissances et géants pharmaceutiques se sont livrés à une bataille féroce pour franchir la ligne d’arrivée vaccinale en premier, rivalisant d’annonces fracassantes. Désormais, de nouvelles lignes de fractures sont apparues avec la bataille pour la fabrication, l’acheminement et l’inoculation du sérum, mettant en lumière une nouvelle géopolitique du vaccin qui remet en cause les équilibres et rapports de forces mondiaux. Mais surtout, la bataille du sérum signifie peut-être la fin de nos illusions pour l’émergence d’un monde multilatéral.

Pfizer, AstraZeneca, Sinopharm, Johnson & Johnson, Moderna, Sputnik-V. Ces marques sont désormais au centre de la conversation globale, cristallisant à la fois craintes et espoirs d'une communauté mondiale tétanisée par dix mois d'une lutte incertaine face à la pandémie. Dans cette configuration, les gouvernements sont sous une pression inouïe par leurs opinions publiques pour lancer à très brève échéance leurs campagnes de vaccination. Et les écueils sont nombreux autant que complexes.

D'un côté, les producteurs de vaccin doivent organiser leurs chaînes de production dans des délais records et résoudre en quelques jours des difficultés qu'ils surmontent habituellement en plusieurs mois. De l'autre, les gouvernements doivent mettre en place une chaîne logistique inédite en temps de paix afin d'organiser l'acheminement aux populations. Dans les deux cas, les défis sont immenses et une multitude de choix cornéliens émaillent le parcours du précieux vaccin.

Pour compliquer encore plus les choses, de formidables batailles commerciales, juridiques et diplomatiques viennent ajouter une couche d'incertitude et de tensions. En schématisant un peu les choses, l'on peut les résumer ainsi : les pays riches ont financé une partie de la recherche et s'attendent à être achalandés en priorité, les pays pauvres et émergents - à l'instar de l'Afrique du Sud- sont prêts à payer plus cher le précieux vaccin pour compenser leur incapacité à mobiliser des fonds massifs dans leur développement. Mais tout ceci ne raconte qu'une partie de l'histoire.

Une nouvelle fracture géopolitique

En effet, comme l'analyse le magazine britannique The Spectator dans son grand dossier sur la « Guerre des vaccins, la bataille globale pour une ressource précieuse » paru la semaine dernière, le monde est face à une situation de « nouvelle guerre froide vaccinale », illustrée par ce raccourci saisissant : « Des douaniers qui inspectent les poids lourds et les ferrys à la recherche, non pas d'armes ni d'immigrés clandestins, mais d'une mystérieuse potion biochimique, des services d'espionnage et de communication qui abreuvent les réseaux sociaux de récits d'épouvante pour descendre en flammes tel ou tel champion national. ». Il serait en effet naïf de résumer la situation actuelle à un combat entre nations riches en capacité de financer et produire des vaccins et pays pauvres tentant d'accéder au sérum en surpayant.

De manière plus profonde, cette guerre des vaccins reflète les distorsions économiques issues de la globalisation, ainsi que les luttes d'influences des puissances mondiales, reléguant les autres au statut de spectateur. Les géants de la pharma savent en effet que leur réputation ainsi que leur impact à long terme dépendront en grande partie de leur capacité à répondre à la pandémie à travers le vaccin. Quand aux grandes puissances émergentes, prouver leur réactivité et leur agilité sur le front du vaccin constitue la meilleure projection de puissance possible.

Le vaccin russe, du statut de mal-aimé à ange de la résurrection ?

Un exemple saisissant de cette course au leadership mondial caractérisée par une compétition des communicants et des « Fake News » est l'histoire du vaccin russe. Lorsque Vladimir Poutine annonce le 11 août 2020 que le vaccin Sputnik-V, a reçu l'approbation réglementaire russe après seulement deux mois d'essais cliniques, l'on a assisté à une levée de boucliers sans précédent, incluant la vénérable OMS qui a alors « exhorté la Russie à suivre les directives internationales de production d'un vaccin contre la Covid-19 ». Depuis lundi matin, la situation s'est radicalement inversée. Avec la sortie d'une étude de la revue britanniqueThe Lancet confirmant de manière indépendante l'efficacité du vaccin russe à plus de 91%, le monde a les yeux de Chimène pour Moscou. Oubliés les rires sous cape et les moues dubitatives, l'Europe envisage désormais sérieusement de recourir au sérum russe, afin de diversifier ses sources d'approvisionnement, sur fond de tensions profondes avec AstraZeneca, qui font craindre une rupture de stocks au sein du vieux continent suite à des difficultés de production.

La bataille du vaccin, dernier clou du cercueil d'une ambition multilatérale ?

Mais de manière plus fondamentale et durable, peut-être que l'impact le plus négatif engendré par la bataille féroce autour du vaccin est la fin de nos illusions quant à l'émergence d'un monde multilatéral à court ou moyen terme. Que ce soit l'ONU et ses multiples émanations dont l'OMS, la parole des « temples multilatéraux » a été ringardisée et décrédibilisée lors de la pandémie. Censés organiser les rapports entre les nations sur des sujets essentiels, ces organisations ont été relégués à un statut d'organes vaguement consultatifs, dont la parole consensuelle et éthérée s'est dissoute dans le concert de convictions et d'idées reçues. Ces dernières - parfois radicales, souvent contradictoires- ont été assénées par des gouvernements et des experts aux prises avec une situation inédite, et qui n'ont pas eu d'autre choix que d'expérimenter des solutions à défaut d'avoir une stratégie guidée par un savoir commun consolidé à un niveau supranational.

Pas une fois au cours des dix derniers mois, une seule initiative multilatérale n'a permis de lutter efficacement contre la pandémie à l'exception de la tentative de la commission Européenne de centraliser les commandes de vaccins. Cette dernière, comme l'a illustré récemment le bras de fer avec AstraZeneca, a également montré ses limites tant juridiques qu'organisationnelles, refroidissant de fait les ardeurs de ceux qui souhaitent une concertation internationale sur la pandémie. Même au niveau économique, des organes à la composition plus réduite, habituellement plus efficaces dans la prise de décision tel que le G7, hésite sur la marche à suivre, bien que l'arrivée de la nouvelle administration américaine semble avoir apaisé les tensions.

Pour cet ensemble de raisons, redonner du souffle à une ambition multilatérale ne semble pas être réalisable rapidement. A moins qu'un bloc de dirigeants mondiaux influents- dotés de cette qualité rare qu'est l'humilité- estime enfin que le choc systémique auquel nous faisons face impose de refondre les voies et moyens de la coordination mondiale, au moins sur des sujets aussi fondamentaux que les pandémies, lesquelles sont vraisemblablement appelées à se répéter...